Il rend ce qu’on lui demande, dans les délais. Mais il ne propose plus d’idées, ne se porte plus volontaire, ne pose plus de questions sur la suite. Rien à lui reprocher, et pourtant quelque chose a changé.
Le quiet quitting, ou « démission silencieuse », désigne un salarié qui reste en poste mais limite son investissement à ce que prévoit son contrat. Il ne démissionne pas : il se désengage. Respecter ses horaires et préserver sa vie personnelle ne suffisent pas à caractériser un désengagement. Ce qui alerte, c’est un changement dans les échanges et dans le rapport au travail. Voici comment le reconnaître, ce que le droit permet et ne permet pas, et comment en parler.
Le quiet quitting, de quoi parle-t-on ?
L’expression s’est répandue à l’été 2022 sur les réseaux sociaux, portée par des salariés qui refusaient d’en faire « toujours plus ». Elle décrit moins un comportement nouveau qu’un nom nouveau sur un phénomène ancien : le désengagement.
Le cabinet Gallup mesure l’engagement des salariés dans plus de 140 pays. Il classe les salariés en trois catégories : engagés, non engagés et activement désengagés. Le quiet quitting correspond aux « non engagés » : ils font leur travail, sans attachement à leur poste ni à leur entreprise.
Dans son rapport 2026, portant sur l’année 2025, seuls 20 % des salariés dans le monde sont considérés comme engagés selon la méthode Gallup, et 12 % en Europe. Cela ne signifie pas que tous les autres pratiquent le quiet quitting : une partie est activement désengagée, et l’engagement se mesure par questionnaire, pas par observation. Mais le chiffre montre qu’un engagement fort reste minoritaire.
Deux nuances avant d’aller plus loin :
- Faire son travail, rien que son travail, n’est pas une faute. Le sujet n’est pas disciplinaire, il est managérial.
- Le quiet quitting n’est pas un abandon de poste. Le salarié vient travailler. L’abandon de poste, lui, est une absence sans justification, qui obéit à des règles précises.
Les signes qui doivent vous alerter
Pris isolément, aucun de ces signes ne prouve rien. C’est le changement par rapport aux habitudes du salarié qui compte, et leur accumulation sur plusieurs semaines.
- Il ne prend plus d’initiative. Les propositions, les idées, les « je peux m’en occuper » ont disparu.
- Il s’en tient strictement à sa fiche de poste. Toute demande hors de son périmètre reçoit un « ce n’est pas mon rôle ».
- Il se retire du collectif. Il prend moins la parole en réunion et ne participe plus aux moments d’équipe.
- Il ne cherche plus à évoluer. Aucune demande de formation, aucune question sur la suite de son parcours.
- Ses échanges se raréfient. Il ne donne plus son avis, ne signale plus les problèmes, répond au minimum.
Attention à l’interprétation. Ces mêmes signes peuvent traduire un épuisement, un problème de santé ou une difficulté personnelle. Le rôle du responsable n’est pas de poser un diagnostic, mais d’ouvrir la discussion.
Pourquoi un salarié se désengage
Le quiet quitting est rarement un trait de caractère. C’est le plus souvent une réponse à une situation de travail. Les causes les plus fréquentes :
- Un effort qui n’est pas reconnu. Le salarié a donné plus pendant des mois, sans retour, sans évolution ni augmentation. Il ajuste.
- Une charge de travail durablement trop lourde. Réduire son investissement devient une façon de se protéger.
- Une relation dégradée avec son responsable : peu d’échanges, des objectifs flous, des décisions qu’il ne comprend pas.
- Une perte de sens : il ne voit plus à quoi sert son travail, ni où il va dans l’entreprise.
- Une frontière brouillée entre vie professionnelle et vie personnelle, en particulier avec le travail à distance et les sollicitations hors horaires.
Gallup relève d’ailleurs que l’engagement des responsables eux-mêmes a reculé de 9 points depuis 2022. Un responsable désengagé engage difficilement son équipe.
Ce que dit le droit du travail
Le quiet quitting n’est pas une notion juridique. Mais plusieurs règles fixent ce que l’employeur peut attendre, et ce qu’il ne peut pas reprocher.
Exécuter son contrat n’est pas fautif
Le contrat de travail s’exécute de bonne foi, des deux côtés (article L1222-1 du Code du travail). Une sanction suppose un agissement que l’employeur considère comme fautif (article L1331-1). Accomplir les tâches de son poste, sans aller au-delà, n’en est pas un. Sanctionner un salarié parce qu’il « n’en fait pas plus » est donc risqué : le conseil de prud’hommes peut annuler une sanction injustifiée (article L1333-2).
En revanche, ne plus réaliser les tâches prévues par le contrat, ou les réaliser mal, relève d’une autre situation qui peut être traitée comme telle.
Les heures supplémentaires
Une heure supplémentaire n’est jamais gratuite : elle ouvre droit à une majoration de salaire ou à un repos compensateur équivalent (article L3121-28). Le salarié ne peut pas, en principe, refuser les heures supplémentaires décidées par l’employeur, sauf s’il n’a pas été prévenu suffisamment tôt, comme le rappelle Service-public.fr. Attention : la demande peut être orale, et l’accord de l’employeur peut être implicite, par exemple lorsqu’il laisse un salarié face à un surcroît d’activité sans l’en décharger. Le caractère informel d’une demande ne suffit donc pas à dire s’il s’agit d’heures supplémentaires. Mieux vaut clarifier, avec le salarié, ce qui est demandé et comment ce temps sera compté.
Le droit à la déconnexion
Ne pas répondre aux messages le soir ou pendant les congés n’est pas du désengagement : c’est l’exercice d’un droit. Ses modalités font partie de la négociation annuelle sur la qualité de vie au travail, quand l’entreprise y est soumise. À défaut d’accord, l’employeur les fixe dans une charte (article L2242-17, 7°).
L’obligation de prévention
L’employeur doit protéger la santé physique et mentale de ses salariés (article L4121-1). Un désengagement lié à une surcharge ou à une souffrance au travail n’est donc pas qu’une question de performance : il peut signaler un risque à prévenir.
Comment réagir : en parler, puis agir
1. Ouvrir la discussion, sans accuser
Proposez un entretien individuel, en dehors de l’entretien annuel et sans enjeu d’évaluation. Partez de faits observés (« je te vois moins en réunion depuis quelques semaines ») plutôt que d’un jugement (« tu n’es plus motivé »). Quelques questions utiles :
- Qu’est-ce qui a changé pour toi ces derniers mois ?
- Qu’est-ce qui te prend le plus d’énergie aujourd’hui ?
- Qu’est-ce qui te donnerait envie de t’investir à nouveau ?
2. Traiter la cause, pas le symptôme
La réponse dépend de ce que l’échange révèle :
- Surcharge : revoir les priorités, redistribuer, renoncer à certaines tâches.
- Manque de reconnaissance : dire ce qui est bien fait, revoir la rémunération ou le poste si l’écart est réel.
- Perte de perspective : parler formation, mobilité, nouvelles missions. L’entretien de parcours professionnel est fait pour cela.
- Objectifs flous : les reformuler, par écrit, avec des critères clairs. Un modèle d’appréciation professionnelle aide à structurer l’échange.
3. Suivre dans le temps
Un seul entretien ne suffit pas. Fixez un point de suivi à quelques semaines, et vérifiez que les engagements pris de votre côté ont été tenus. C’est souvent là que la confiance se reconstruit.
Un exemple concret
Julie, chargée de clientèle depuis quatre ans, proposait régulièrement des améliorations des procédures. Depuis trois mois, plus rien. Son travail reste correct, mais elle ne s’exprime plus en réunion.
Son responsable, Marc, lui propose un entretien. Julie explique que ses trois dernières propositions sont restées sans réponse : elle en a conclu qu’elles n’intéressaient personne. Marc reconnaît le problème. Ils conviennent ensemble d’un retour systématique sous quinze jours sur chaque proposition, acceptée ou non, et d’un point de suivi un mois plus tard. Au rendez-vous suivant, Julie a fait deux nouvelles propositions, dont une est déjà en test.
Le désengagement n’était pas un manque de motivation : c’était la conséquence d’un silence.
Ce qu’il vaut mieux éviter
- Surveiller davantage : contrôler les horaires à la minute renforce le sentiment de défiance qui a souvent provoqué le désengagement.
- Sanctionner un salarié qui fait son travail : la sanction serait contestable, et le message envoyé à l’équipe désastreux.
- Attendre : un désengagement installé finit souvent en départ, avec le coût d’un recrutement et d’une intégration.
Prévenir plutôt que guérir
Le meilleur moyen de limiter le quiet quitting reste un dialogue régulier, avant que le désengagement ne s’installe :
- des échanges individuels fréquents, pas seulement l’entretien annuel ;
- des objectifs clairs et une reconnaissance visible du travail fourni ;
- une communication interne qui explique les décisions ;
- un respect réel des temps de repos et des congés.
Pour aller plus loin, consultez nos conseils de fidélisation des salariés et ce que les salariés attendent aujourd’hui de leur employeur. Un logiciel comme Kammi aide à planifier et suivre les entretiens de chaque collaborateur, pour qu’aucun ne passe entre les mailles.
Questions fréquentes
Peut-on licencier un salarié pour quiet quitting ?
Non, pas pour ce motif. Un salarié qui accomplit les tâches prévues par son contrat ne commet pas de faute. Seule une mauvaise exécution du travail ou un manquement précis peut être examiné, selon les règles habituelles.
Un salarié peut-il refuser de faire des heures supplémentaires ?
En principe non, lorsqu’elles sont décidées par l’employeur dans les limites légales, sauf s’il n’a pas été prévenu suffisamment tôt. Ces heures sont toujours majorées ou compensées par un repos.
Quelle différence avec l’abandon de poste ?
Le salarié en quiet quitting vient travailler. L’abandon de poste est une absence injustifiée : après mise en demeure restée sans effet, le salarié peut être présumé démissionnaire (article L1237-1-1).
Sources et références
Code du travail, articles L1222-1, L1331-1, L1333-2, L1237-1-1, L2242-17, L3121-28 et L4121-1, Légifrance
Service-public.fr, Heures supplémentaires d’un salarié du secteur privé
Gallup, State of the Global Workplace 2026 et données par région
